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Les dirigeants dont nous avons besoin

Sabreena Delhon

juillet 5, 2020

Le mois dernier, lors d’un évènement préparatoire au DemocracyXChange, la professeure Hahrie Han de l’Université Johns Hopkins a parlé du processus de construction de pouvoir nécessaire à des changements sociaux et politiques. Dans son intervention, elle a décrit la période que nous vivons comme un moment de perturbation et de changement rapide. Les conversations qui ont lieu actuellement sur le sujet de la justice économique et raciale s’accélèrent et demandent des actions concrètes de la part de nos institutions démocratiques. Les remarques de Han ont soulevé la question suivante : comment peut-on créer les conditions qui permettront l’émergence des dirigeants dont nous avons besoin?

Depuis le décès de George Floyd aux mains de policiers aux États-Unis, le lien entre les services de police et la perte disproportionnée de vies noires et autochtones au Canada a fait l’objet de discussions sans précédent. L’appel à “dé-financer la police” (defund the police en anglais) en faveur d’une réaffectation de ces ressources vers des organismes de soutien communautaires, gagne rapidement en popularité tant au Canada qu’aux États-Unis, alors que le mouvement Black Lives Matter prend de l’ampleur.

Au cours de cette période, les médias ont peiné à couvrir les exemples de racisme systémique, suscitant notamment la remise en question de leur objectivité. Les journalistes de couleur ont multiplié les reportages sur les médias sociaux et autres plateformes sur le fardeau constant que représente la suprématie blanche dans les salles de presse et aux tables décisionnelles. Cela compromet à la fois la qualité de la couverture médiatique et leurs opportunités de carrière. D’autres professions ont suivi l’exemple, notant que la représentation limitée de personnes de couleur dans leur domaine génère des environnements de travail toxiques et nuit à l’efficacité du service rendu au public.

Les organisateurs communautaires, les activistes, les universitaires et beaucoup d’autres dénoncent et combattent depuis longtemps le racisme systémique. Après d’innombrables commissions, rapports et études, leur message a maintenant fait irruption dans la conscience collective et perturbe le mode “par défaut” qui a mis le privilège blanc au cœur de nos institutions démocratiques. Au Canada, la question n’est plus de savoir si le racisme systémique existe – il a toujours existé. Il est également temps de cesser les comparaisons sélectives aux “pires” cas de racisme aux États-Unis, qui ne sont finalement que des sources de distraction ou de réconfort.

L’opinion publique a évolué de telle sorte que des concepts et des points de vue auparavant impensables entrent désormais dans le discours commun. Han attribue ce changement au fait que le public serait arrivé à une certaine limite, et que cela signale un changement culturel important. Alors que nous observons le monde à travers le prisme de la COVID-19, les inégalités existantes se retrouvent amplifiées et de nouvelles solutions créatives semblent désormais à portée de main. Pour rester pertinentes, les institutions de la démocratie doivent donc travailler rapidement pour s’adapter et refléter notre société pluraliste et multiraciale.

Han a également discuté de l’importance pour les dirigeants actuels de réagir avec agilité dans ce contexte volatile. En effet, il est maintenant indispensable pour les dirigeants de démontrer leur capacité à gérer adéquatement les tensions et à s’adapter aux demandes des électeurs et des institutions. Les dirigeants non blancs, actuels et futurs, qui travaillent dans des espaces majoritairement blancs, savent parfaitement jouer avec cette dualité : pour eux, savoir être à la fois visible et invisible est tout simplement une question de survie.

La lutte est inhérente à la démocratie : elle est inévitable et constitue une source de dynamisme. Comme nous le voyons actuellement, cette lutte contre le racisme systémique est en train de transformer rapidement les attentes et met les institutions au défi de suivre le rythme. Selon la professeure Han, la pratique de la démocratie connaît une transformation fulgurante, qui implique de repenser la manière dont le public tient ses dirigeants imputables.

Je pose donc la question suivante : ces conditions sont-elles les bonnes pour permettre l’émergence des dirigeants qu’il nous faut? Le mouvement généré par les discussions actuelles sur la lutte contre le racisme systémique est encourageant et est le fruit de l’engagement des citoyens. Si ces conditions sont sans doute idéales pour produire les dirigeants dont nous avons besoin, leur émergence dépend de l’espace dont ils disposent.

Les organisateurs communautaires savent que pour changer véritablement les choses, ils doivent poursuivre leurs efforts afin de générer des changements dans la conscience publique, dans les cultures professionnelles et dans les politiques. Les nouvelles normes d’imputabilité appellent les dirigeants actuels à céder une partie de leurs privilèges afin de renforcer la démocratie. La pression est forte pour répondre à ces attentes, car les appels à un changement significatif, efficace et rapide ne font que commencer.


Sabreena Delhon, Fellow Démocratie Ouverte